- 17 Dec, 2025 *

La route devient rêche sous les pneus. Un train chargé de fonte passe dans le brinquebalement des auges et Belica disparaît dans notre dos. La campagne qui s’ouvre autour de nous est froide et collineuse, des fantômes de terrils sont alignés entre les voies ferrées ; l’Oro forme une masse noire et dégingandée au rythme de ses méandres.
« Calme-toi, Akkö.
— Ai-je l’air agité ?
— Tu es nerveux.
— Comme un métallo qui s’approche d’une auge remplie de fonte. Il y avait un tueur à Solidaritàt, quand on a commencé. Un ouvrier très doué, mais qui n’était parmi nous que pour poignarder et torturer. Il se débarrassait …
- 17 Dec, 2025 *

La route devient rêche sous les pneus. Un train chargé de fonte passe dans le brinquebalement des auges et Belica disparaît dans notre dos. La campagne qui s’ouvre autour de nous est froide et collineuse, des fantômes de terrils sont alignés entre les voies ferrées ; l’Oro forme une masse noire et dégingandée au rythme de ses méandres.
« Calme-toi, Akkö.
— Ai-je l’air agité ?
— Tu es nerveux.
— Comme un métallo qui s’approche d’une auge remplie de fonte. Il y avait un tueur à Solidaritàt, quand on a commencé. Un ouvrier très doué, mais qui n’était parmi nous que pour poignarder et torturer. Il se débarrassait des agents de la politsià avec célérité, oui, mais sa violence n’était pas acceptable. On tuait pour envoyer un message, pour détruire la capacité de l’État à réagir à une résistance organisée, pas par plaisir. Au début, je pensais qu’il avait juste besoin d’être encadré, qu’il fallait lui faire comprendre que nous n’étions pas une milice vengeresse, mais j’ai fini par saisir que non seulement il ne changerait jamais, mais qu’en plus ses victimes n’étaient pas toutes mahévistes. Et tu vois, je n’oublierai jamais le moment où j’ai compris. C’était un mélange très désagréable d’excitation et d’appréhension. Le ressentir à nouveau me contrarie particulièrement, surtout que je n’ai pas de cible pour cette ire. »
La respiration des aciéries forme un quadrilatère de mouvement entre fleuve, vallée et brouillard. Akkö cale l’Otoca sur sa vitesse de croisière, cinquante kilomètres-heure. La route redevient goudronnée. Un train s’aligne sur notre trajectoire ; ses caméras, du même noir que les eaux de l’Oro, pivotent comme les yeux d’une baleine.
« Où est-ce qu’on a foiré avec le Cybersyn ? murmure Akkö. À quel moment on s’est dit que ce serait une bonne idée de lui donner le contrôle d’Orostal ?
— Ce n’est pas le Cybersyn qui tue.
— Mais il est l’instrument des meurtres.
— Pour aller faire taire des témoins ou des coupables, trente ans après les faits, il faut une détermination sans faille. Sans le Cybersyn, le tueur aurait trouvé un autre moyen.
— Ou alors il serait gentiment resté dans son trou, faute d’arme. Tu sais pourquoi on est pas armés, hein ? Un flingue donnera toujours la tentation de l’employer.
— Je n’ai jamais entretenu le désir de faire du mal à qui que ce soit.
— Pas même contre ceux qui ont tiré sur ta mère ?
— Le commissaire qui a donné l’ordre d’ouvrir le feu sur la foule est en train de pourrir dans une tombe. Tu veux que je me venge de qui ?
— Je sais pas ce que c’est, la vengeance. Je n’ai jamais posé de bombes par colère, moi, mais par méthode. »
Emiko s’anime sur le siège arrière.
« On peut arrêter de parler de bombes ? J’ai pas envie de repenser aux années quatre-vingt.
— Tu étais encore en Firmament, dit Akkö.
— Vous aviez votre révolution et nous nos années de plomb. Les bagnoles explosaient aussi en Firmament, sauf que c’était l’extrême-droite à l’œuvre. C’est pour cela que je suis entrée au service des métanationales. Il me fallait une protection. Maintenant, si on pouvait plutôt discuter des petits oiseaux et du beau temps…»
Emiko sort une peluche d’oiseau de son manteau et tire sur sa ficelle, lui faisant ainsi produire une comptine enregistrée, qui égrène l’adaptation sans paroles d’un champ de bateliers.
« C’est Goro qui me l’a offert. Pour mes crises d’angoisse. »
Akkö sourit et tire un ours mécanique de la boîte à gants, le remonte et le laisse trottiner sur le tableau de bord. L’ours trébuche dans un tournant, je le récupère ; son cou est brodé du renne stylisé de Muohta, le conglomérat industriel de la terre enneigée. Je me souviens vaguement de son origine, je crois qu’on l’a récupéré dans une décharge sauvage sur la rive boisée de l’Oro.
« Je savais même pas que tu l’avais remis dans la voiture, dis-je.
— Moi non plus. »
Je remonte l’ours et lui fait remonter le tableau de bord, Emiko refait seriner l’oiseau, et comme je n’ai pas de doudou à faire sortir de mon sac à main, je décide de pousser la chansonnette ; c’est ainsi une Otoca cliquetante et sonnante qui arrive à l’ombre pluvieuse des monolithes d’Arkansk.
Six cents ouvriers, sept fours à arc électrique, deux millions de tonnes d’acier produites par an, trois monolithes dans la pluie noire : voilà Arkanskaïa-Combinat-Orostalà.
Akkö gare l’Otoca sous un porche craché par un sol rocailleux, à l’orée d’une vaste zone d’habitation piquetée de parcs et d’immeubles en béton. La pluie nous enveloppe dans son cliquètement besogneux, nous attendons, mais personne ne vient à notre rencontre. Je descends. Un train passe, chargé de tombereaux d’acier, de barres rouillées et de coques de corvettes jetées pêle-mêle dans de larges bennes. Les monolithes ahanent. Je m’écarte de l’ombre des grues. Akkö s’ébroue. Je cherche la proximité d’Emiko, qui me donne un petit coup de coude.
« Du calme. Goro et les autres ingénieurs nous surveillent, si le logiciel se réveille, ils bloqueront ses efforts.
— J’aimerais avoir cette confiance dans la technique.
— Tu sais où habite Belic ? »
Emiko désigne le monolithe central, dont le flanc rouillé est frappé d’un oméga bleu.
« Troisième bureau au septième étage. Il doit encore être à son poste, il travaille tard. Je le sais parce qu’il m’envoie souvent des rapports d’erreur à dix heures du soir.
— Je garde la voiture, dit Akkö. Il faut que je la recharge, j’ai oublié de le faire, on aura pas assez de jus pour rentrer. »
Il hèle un technicien d’Arkansk, qui se dirige vers nous avec une longe électrique à la main avant de l’insérer dans la prise arrière. Je prends Emiko avec moi et le brouillard nous engloutit avec célérité. Des trois aciéries d’Orostal, Arkansk est celle qui, comparativement à sa capacité de production, possède le moins d’ouvriers, et comme les appartements des sociétaires sont tous situés en aval du fleuve, là où se rencontrent sapins et marais, l’espace-tampon entre le terminal routier et les manufactures est un désert de goudron.
« Pauvre Belic, dis-je. Il va devoir refaire son rapport, cette fois.
— Pas sûre. Il n’est pas impossible que le défaut des grues Madrague existe vraiment, et qu’il ait donné au tueur l’idée de les employer pour frapper. »
Le brouillard s’ouvre, chassé par l’air chaud et odorant que dégagent les portes ouvertes des aciéries. Nous entrons dans une vaste cour où convergent wagons-torpilles de fonte et convois de recyclage : des monceaux grotesques d’acier où se mêlent dans un fatras chaotique des reliques de l’armée mahéviste et les chutes de notre industrie, coupoles de char d’assaut contre les grilles des frigidaires, pales de coléoptères et radios colorées. Une fois attrapées par des grues nucléaires, les déchets sont donnés à l’estomac brûlant des fours à arc électrique que le brouillard laisse deviner dans les entrailles du monolithe le plus proche. Au lieu de nourrir des hauts-fourneaux avec du coke et du minerai de fer, Arkansk se contente de faire fondre l’industrie morte dans son antre ; chaque décharge illumine les fours de l’intérieur et les fait souffler comme des cyclopes au travail. Des ouvriers diligents en tenue orange vif passent à travers les piles de métaux concassés pour les débarrasser des artefacts risquant d’endommager les Molochs électriques : récipients creux, béton, huiles, graisses, zinc et poches d’eau qu’ils absorbent avec des pompes à vide. De l’autre côté des monolithes sortent des coulées d’acier et une épaisse terre faite de scories diverses et variées, d’aluminates et de chaux. Je presse le pas. Quand un four s’ouvre brièvement pour recevoir son chargement, l’irruption de la loupe orange dans mon champ de vision me donne l’illusion qu’un monstre vient de me repérer et de poser son attention sur moi.
Les bureaux m’apparaissent comme un amalgame de portes de verre au milieu des ziggourats de fonte, qui s’ouvrent de temps à autre pour laisser passer des métallos en veste haute visibilité. Une lumière blanche nous accueille au-delà des baies. En guise de secrétaire se trouve un terminal Cybersyn à l’écran emprisonné dans un panneau cathodique. L’ascension jusqu’au septième étage met mes genoux au martyre. Le couloir où se trouve le bureau de Belic est vide et découpé par des portes translucides qui donnent sur des serveurs Cybersyn en veille. Emiko parcourt les plaques au-dessus des poignées, secouant la tête à chaque fois que le rôle ésotérique qu’on y lit ne correspond pas au poste de directeur. Nous finissons par trouver notre bonheur en face d’une porte complètement opaque, en chêne lourd, gravé au nom d’un certain Belic, Anton.
« Tiens, dit Emiko. Vise la serrure. »
Je me penche et examine le loquet en cuivre orné, qui porte la marque des antiques serrureries royales.
« Je la vois. Et ?
— Mais quelle inspectrice tu fais. Regarde les serrures des autres portes. »
Je n’y vois qu’une rangée de plaques noires clouées au-dessus des poignées.
« Tout l’étage est équipé de serrures électroniques pour cartes à puce, sauf le bureau de Belic, enchaîne Emiko.
— Monsieur l’ingénieur n’a pas confiance dans la technique moderne.
— Il existe deux variétés de directeur, Reb. Celui qui confierait sa vie à son analogue administratif, ainsi que celle de sa famille, et celui qui dort avec un flingue sous l’oreiller pour mettre trois balles dans le buffet de son imprimante si celle-ci se met à faire des bruits bizarres.
— Et donc Belic appartient à la deuxième catégorie. Et toi ?
— Je peux te confirmer que les imprimantes sont une sale engeance. »
Je toque.
« Entrez ! » lance Belic.
Je me glisse à l’intérieur avec Emiko. Le bureau est d’une grande simplicité et très loin de l’idée que je me faisais de l’antre de monsieur l’ingénieur. L’analogue qui trône au milieu de la pièce est antédiluvien, et c’est pourtant bien la seule trace de modernité dans cet espace qui m’évoque une isba déplacée à trente mètres au-dessus du sol. Le reste des outils de Belic datent de l’orée du Grand Siècle : une table à dessin, une règle à calculer, une machine à écrire, une rangée de pots à crayons. Sa bibliothèque est composée d’ouvrages techniques et de livrets d’opéra en édition de luxe. Belic est en train de terminer une tasse de thé. Le regard qu’il darde sur moi est d’une insigne et enveloppante sérénité.
« Je crois savoir pourquoi vous êtes là, mais une enquête interne est déjà diligentée, et j’ai fait mettre la recyclerie à l’arrêt. Vous pourrez dire à Loubianka et aux autres que ça n’aura pas d’impact sur la production dans l’immédiat, il me reste près de deux semaines de travail avec ce que nous avons déjà dans les fours. »
Sa voix, aussi, est très douce, beaucoup plus qu’à Taïga : ici, il est maître en son royaume et n’a rien à prouver. N’osant m’asseoir sur le somptueux fauteuil de cuir qu’il me désigne, je tire un tabouret replié sous la table, tandis qu’Emiko s’appuie contre le mur. Belic nous fixe en tournant les pages de ses dossiers. Pour échapper au bleu acier de ses yeux qui me rappellent trop ceux de ma mère, je m’attarde sur son coffret d’opéra. C’est une compilation des grands succès du répertoire national, éditée sous la royauté. Elle contient les livrets de Madame Papillon, de Parceval, du Barbier de Loire et du Mariage de la Reine. Il n’en manque qu’un seul, dont l’absence est soulignée par une place vide au centre du coffret relié : l’opéra folklorique Koschei, dont je suis bien familière du solo final, l’une des partitions pour alto les plus ardues que je connaisse. Je me demande si c’est un favori de Belic, ou si au contraire il le déteste.
« Nous avons la preuve qu’un programme est parvenu à compromettre le train et les grues de la recyclerie en passant par les portes d’entrée du réseau Cominsern, finit par dire Emiko. Il faut condamner les boucles qui les emploient.
— Belica n’est pas la seule manufacture à disposer d’ingénieur réseau entraînés, madame Emiko Villi. Nous avons déjà pris l’initiative de neutraliser le modèle de locomotive incriminé, et je vais demander une analyse complète de la situation. Il n’est aucunement besoin de prendre du retard sur les plans de production annuels. Le Cybersyn est assez chargé comme cela. »
Belic s’avance vers nous, et son sourire désarme toute tentative de réponse hâtive.
« Dites-moi, madame Pavli. Connaissez-vous le concept de synchronicité ? Parfois, des évènements se produisent de manière presque simultanée sans pourtant avoir de rapport de causalité, et pourtant le cerveau humain ne peut s’empêcher de chercher un lien entre eux. Ainsi, l’association d’une poignée de faits détachés les uns des autres, par le biais de l’intervention de notre esprit, devient une toile de sens qui interpelle et emprisonne. Pourtant, ces faits ne sont pas reliés, à moins de croire à la magie et aux esprits. Vous êtes une femme brillante, madame Pavli. Une immigrée lysienne qui finit inspectrice de la militsià, c’est un parcours qui demande à la fois de l’intelligence et de la ténacité. Mais vous prenez votre rôle trop à cœur. Vous n’avez pas à retourner la terre entière pour tisser des liens cousus de fil blanc entre des travailleurs qui ont été victimes d’accidents malencontreux. »
Cette fois, j’arrive à percer son sourire.
« Non, non, attendez, Belic ! Je dispose d’éléments très solides soutenant la thèse d’une préméditation. Nous avons retrouvé des traces informatiques suspectes autour de Litzja et de Milsic ainsi que dans le train qui a pris la vie d’Arkady, et les trois morts sont tous liés à une femme nommée Yasmina, qui a eu maille à partir avec la politsià il y a une trentaine d’années. Maheut m’a autorisé à ouvrir une enquête formelle pour meurtre, et tant que je n’ai pas compris ce qui est arrivé à cette Yasmina, je ne peux pas être certaine qu’il n’y aura pas d’autres meurtres. Toundra, Belica et Taïga ont déjà accepté de fermer leurs anciens ports Cominsern.
— Mais enfin, Pavli ! Il y aurait, quoi, un pirate informatique qui s’en prendrait à des gens au hasard, comme ça, dans Orostal ? Un agent de l’étranger ? Un mafieux ? Vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Si les autres aciéries souhaitent ralentir leur production en mettant leur Cybersyn sans-dessus dessous, grand bien leur fasse, mais Arkansk n’en a pas le loisir.
— Belic, s’il vous plaît. Est-il possible que d’autres réseaux à Arkansk soient compromis ? Le programme injecté par le tueur pourrait se trouver n’importe où, d’autant plus qu’il a sans doute des complices à l’intérieur des aciéries pour coordonner les attaques.
— Tout est toujours possible, madame Pavli, mais je tiens Arkansk depuis vingt ans, et jamais elle n’a été inquiétée. Nos armillaires sont tenus à jour.
— Justement, dit Emiko. Je pense que le programme vient du Cominsern, et n’est donc pas détecté comme un danger par nos pare-feu.
— Je sais que vous êtes très compétents à Belica, mais vous venez de Firmament, madame Villi. Là-bas, les entreprises se livrent à une guerre permanente et je comprends que vous soyez sur vos gardes, mais Orostal n’accepte pas une telle hâte. Le travail de l’acier est une tâche lente et laborieuse, nos réseaux suivent le même rythme. Je ne peux répondre à rien au débotté. Envoyez-moi vos registres et votre code, je vais voir ce que nous pouvons en tirer.
— Madone, nous avons déjà eu trois morts en autant de jours ! insisté-je. Nous n’avons pas vu ce ratio depuis la révolution. Il est évident qu’on ne peut plus accuser les grues Madrague, et si c’est l’intégralité des équipements d’Orostal qui a une faiblesse logicielle, même si par un miracle quelconque nous n’avons pas affaire à des meurtres… vous imaginez la réaction de la capitale quand cela va se savoir qu’à Orostal on peut mourir écrasé par une grue ou une locomotive ? On va nous retirer le Cybersyn, le mettre sous tutelle des planificateurs centraux. Le combinat tout entier peut se retrouver ruiné !
— Orostal produit son acier depuis le début du Grand Siècle. Elle a survécu à deux révolutions, à cinq guerres et trois épidémies, sans qu’une fois sa cadence ne flanche. En comparaison, ces morts ne sont rien.
— Je vous trouve très désinvolte.
— Je suis vieux, madame Pavli. Rien de plus. Rien de moins.
— Vous ne pouvez pas me transmettre les registres du réseau d’Arkansk ? demande Emiko. Cela nous aiderait beaucoup à tracer un terminal ou peut-être un ouvrier spécifique qui aurait pu aider à coordonner le meurtre.
— Si vous êtes disposée à recevoir cinquante téraoctets de données brutes, pas de problème.
— Nous ferons avec.
— Très bien, je vais l’envoyer par le train de demain matin en cassettes de dix téraoctets. Vous devriez faire attention, Pavli, si votre enquête finit par sérieusement interférer avec la production, la capitale ne sera pas particulièrement enchantée.
— Vous savez très bien que ce n’est pas mon intention. Je cherche juste à éviter des morts supplémentaires. Bon sang, Belic, Arkady était l’un de vos sociétaires !
— Je n’ai pas de sociétaires, mais des collègues, quand bien même leur vie ait pu m’être impénétrable. Maintenant, madame Pavli, j’ai du travail. Il y a une locomotive accidentée en plein milieu de ma décharge, au cas où cela vous aurait échappé, et je la veux hors des rails avant l’aube. Bonne soirée. »
L’Otoca, rechargée, s’est arrêtée au bord de l’Oro. Une péniche fait sonner sa corne de brume en passant à travers un nuage si bas que le marais a dû l’enfanter. Arkansk et Taïga soufflent de concert, à équidistance du délaissé où Akkö a mis le frein. Plus loin au nord, invisible derrière la colline, Toundra laisse échapper des colonnes d’oxyde de fer que courbe la pression longitudinale du vent.
« Belic agit comme un gamin, souffle Emiko, assise sur le capot. Cinquante téraoctets de données de maintenance, ça représente quinze ans d’activité du Cybersyn à Arkansk. On va mettre des jours à parcourir cette masse. Il se fout de nous. Tu viens de lui annoncer que sa petite théorie sur les grues Madrague est du vent, et monsieur l’ingénieur l’a très mal pris.
— Si tu penses que Belic cache quelque chose, je peux lui lancer les inspecteurs de Toundra sur le dos, dit Akkö.
— Pourquoi ?
— Les Kaulà n’ont pas tes pudeurs.
— Tu ne vas rien faire du tout. Belic n’est pas un criminel. Il a raison sur un point, on ne peut pas mettre Orostal sens dessus dessous. Maheut me donnera pas une autorisation de fouille complète à Arkansk sans un rapport d’incident complet qui mette précisément en cause cette aciérie, et pour chercher quoi ? Un port Cominsern laissé ouvert dans les toilettes ?
— Allez, arrête. Belic sait quelque chose. Peut-être même qu’il couvre quelqu’un. Il faut lui rentrer dedans. J’y retourne.
— Tu ne vas nulle part, Akkö. Calme. Moi aussi, je me dis que ce train aurait pu me tuer, moi aussi, je me dis que j’aurais pu sauver Arkady avec un peu plus de jugeote, moi aussi je…»
La main d’Akkö s’abat sur mon épaule, ferme mais aucunement menaçante.
« Rebecca, je m’en fous. C’est pas le problème.
— Alors quoi ?
— Tu connais l’histoire d’Arkansk ?
— Non. J’allais par là-bas de temps en temps pour récurer les étables de la berge, c’est tout. Un matin de mes dix-sept ans, je me suis rendue compte que trois fondations de monolithes venaient de sortir de la campagne, et voilà Arkansk.
— On repasse au bureau. Il faut que je te montre ce que tu n’as pas vu. Emiko, je te dépose quelque part ?
— Devant le collège, si ça ne te gêne pas. Il faut que j’aille chercher les gamins. Après, j’irai faire la sieste, si tu as besoin de moi, Reb, appelle après dix-huit heures. »
Une neige timide descend des nuages bas et joue dans les lignes jaunes des tramways avant de se transformer en une couche de verglas détrempé au contact des trottoirs. Les wagons-torpilles de Taïga avancent à vitesse réduite sur la pente qui mène au métro, et leurs courbes blanches fument le long des enveloppes de briques réfractaires qui maintiennent le métal en fusion à mille deux cents degrés. Akkö ouvre une chemise en carton. Il en sort une flopée de photographies sépia, marquées aux angles par le poinçon d’un appareil instantané. Elles ont été prises depuis les champs autour de Belica, dans les années soixante-dix, à une époque où Orostal produisait encore son propre blé. Le ciel est clair, les monolithes absents. À leur place se dresse un complexe de bâtiments bas, à un seul étage, qui forme un quadrillage gris délimité par l’emprise des blés. Deux autres clichés, pris d’un angle différent, sont écrasés par la présence d’un énorme silo à grain en béton. Le soleil est trop haut pour lui donner une ombre et il siège ainsi, imperméable à la lumière.
« Donc ça, c’était Arkansk avant l’aciérie ? demandé-je en trempant mes lèvres dans mon thé. C’était déjà une usine ?
— D’après les cartes d’état-major de l’époque, oui. Complexe industriel Arkanskaïa-Zéro. Je n’ai pas de date de construction précise, les archives ont été effacées. »
Je me saisis d’une image et la fixe. L’aplatissement des ombres me laisse une impression hasardeuse, comme si cette géométrie de béton avait été matérialisée par l’entremise d’un logiciel de dessin industriel. Je cherche un terminus ferroviaire et à la place trouve un parking recouvert d’Otoca colorées.
« Sans accès ferroviaire, ils ne récupéraient pas la fonte de Taïga.
— C’est bien le problème avec Arkansk-Zéro. Personne ne sait à quoi servait la manufacture. Elle était physiquement séparée du reste d’Orostal, même les péniches ne s’arrêtaient pas sur les berges. Je n’ai jamais rien vu en sortir.
— Attends, ce n’est pas juste un kolkhoze ? Des champs de blé, un silo, c’est une ferme communale.
— Non. Regarde le mur. »
Je colle mon cliché devant mon nez mais n’y trouve rien d’inhabituel.
« Regarde bien. Le mur du silo va jusqu’au sol, il n’y a aucun espace pour permettre de charger ou décharger le grain avec des camions. Ce silo, c’était une maskirovka.
— Un bâtiment factice… pourquoi ?
— Pour égarer les avions-espion céruléens. On a le témoignage d’un pêcheur indiquant qu’il y avait une paire de tuyaux bétonnés juste sous l’eau, à l’aplomb du complexe sur la berge de l’Oro, et qu’ils aspiraient le courant du fleuve.
— Une prise de refroidissement pour une pile nucléaire ?
— Ou pour une ferme de serveurs.
— Vous n’aviez pas de gars à vous, là-dedans ?
— Solidaritàt n’est jamais parvenue à infiltrer Arkansk-Zéro. Tout ce qu’on a pu obtenir, ce sont des photos prises à la volée. »
Akkö sort un cliché vertical effectué à la va-vite depuis un appareil camouflé dans un panier en osier. Il montre deux silhouettes floues, surprises dans leur pause cigarette en bas du préfabriqué le plus excentré. Malgré leur coupe semblable à celle de la politsià, leurs uniformes sont noirs, avec des passements rouges sur les casquettes. Ce n’est pas la politsià mais la Renseigna Militarà Spécial, RMS, les services secrets militaires, le poignard de Kaj Mahev.
« Qu’est-ce qu’ils foutaient là ?
— De toute évidence, ils ne gardaient pas une simple usine. »
Akkö produit deux autres clichés. Arkansk-Zéro disparaît, remplacé par un trou béant, environné d’une nuée de pelleteuses et de grues portés sur des camions. L’horodatage place la photographie il y a quinze ans. Le silo a été dynamité.
« Arkansk-Zéro a disparu en deux semaines après la révolution, continue Akkö. Le lendemain de la destruction du silo, les ouvriers de la capitale venaient construire le premier four électrique. Tu te rends compte ? On a mis cinq ans à réhabiliter Taïga-Nord, alors qu’Arkansk-Zéro, c’était fini en six mois. Comme une telle hâte intriguait Solidaritàt, je suis allé dire quelques mots aux maçons. Tous étaient des immigrés lysiens, pas un ne parlait ceriséen, j’ai rien obtenu à part la confirmation qu’on leur avait ordonné de bosser le plus vite possible.
— Qui ça, on ?
— Pierre Jolant, le ministre de l’Industrie. L’instruction venait de très haut, peut-être directement du Secrétaire d’État.
— Belic travaillait déjà à Arkansk, à l’époque ?
— Il n’a jamais officiellement bossé à Arkansk-Zéro, mais il a fait ses armes en supervisant sa démolition. Avant, il travaillait comme contremaître à Taïga, mais ça, c’est d’après les archives, et Liztja est la preuve qu’elles se falsifient aisément. Je ne pense pas que monsieur l’ingénieur soit un ancien de la politsià, par contre, qu’il sache très bien sur quoi a été construit Arkansk, et ce qui s’y cache, ça me paraît tout à fait probable. À l’époque, le ministre semblait l’avoir à la bonne, mais de l’eau a coulé sous les ponts. Je doute que Belic soit protégé, aujourd’hui. C’est pour ça que je te dis qu’on devrait lui rentrer dedans.
— Laisse tomber. Il sait qu’il a merdé en ne configurant pas correctement ses réseaux, et que si une enquête du ministère lui tombe dessus, elle va dénicher des éléments pas très réjouissants concernant le vieil Arkansk, ce qu’on y a fait et la manière dont on a réhabilité le site. D’où l’écran de fumée avec les grues Madrague et son absence de coopération, c’est tout. Mais ça ne nous aide pas avec Yasmina. »
Akkö va coller son nez à la vitre et regarde s’envoler la fumée de sa tasse. Un tramway ahane et une sonnette résonne. Une nuée de métallos s’égaye avec ses vélos depuis les hangars de Belica.
« Pendant que vous étiez chez Belic, j’ai téléphoné aux archives centrales pour savoir si cette Yasmina, si jamais c’est bien son vrai prénom, figurait dans les dépôts de la politsià qui ont survécu. Ils n’ont rien. Tu seras en outre ravie de savoir que deux mille six cent cinquante ouvrières prénommées Yasmina sont passées par Orostal des années trente aux années soixante-dix. » Il sort une cigarette mais ne l’allume toujours pas. « J’en ai tellement connu, des Yasmina. Des femmes et des hommes qui ont croisé le chemin de la politsià pour une raison ou pour une autre, généralement idiote, et qui n’ont jamais revu le jour. Quand je me suis fait débusquer et que les rouge-vert m’ont passé à la gégène et au sac à eau pendant six semaines, c’était la règle du jeu, j’avais accepté la mort comme hypothèse de travail. Je savais que je serais torturé, égorgé et balancé dans une fosse commune si je ne parvenais pas à m’évader. Eux savaient que si je devais tuer pour m’échapper, je le ferais sans remords, sans même vraiment y penser, parce que nous étions ennemis. Mais les Yasmina, celles qui n’avaient rien fait, celles qui n’avaient rien dit, elles n’ont jamais consenti à rien.
— Tu ressens de la culpabilité, c’est ça ? Tu te dis que les personnes comme Yasmina ont souffert du durcissement du régime causé par les activités des cellules comme Solidaritàt, et donc tu veux déplacer cette faute supposée en cherchant une personne à incriminer.
— Tu ne m’as pas habitué à une telle clairvoyance psychologique.
— Je n’ai aucun mérite. C’est dans Madame Papillon, la culpabilité décalée est la principale motivation du capitaine Trandot au sixième acte, un sacré personnage, d’ailleurs, son duo est très dur à chanter, j’ai entendu des ténors de classe mondiale se casser les dents dessus.
— Merci pour la leçon de littérature. Très bien essayé, mais je pense être plutôt imperméable à la culpabilité. Je n’ai jamais éprouvé ce sentiment.
— Qu’est-ce que tu ressens en pensant à Yasmina, alors ?
— L’impression diffuse de ne pas avoir terminé mon travail.
— D’inspecteur ou de militant de Solidaritàt ?
— Les deux.
— Moi j’ai surtout l’impression d’avoir été à deux doigts de me faire rouler dessus par un train.
— Cela ne me touche pas.
— Le grand guerrier n’a pas peur de la mort…
— Je suis aussi prétentieux que ça ?
— Non. Je suis juste sur les nerfs.
— Bon. L’attaque sur Arkady était ultraviolente, d’accord, mais aussi d’une grande précision. La sortie de la locomotive avec un détachement des wagons pour éviter un sur-accident, c’était bien calculé, il y avait une vraie volonté, bien dirigée, on a affaire à un tireur d’élite, pas à un assassin fou.
— Oui, enfin, si ce char avait basculé, je serais une flaque écrasée dans les graviers.
— Certes, mais le train aurait pu faire d’autres victimes parmi les recycleurs. C’était précis.
— C’est comme ça que tu tuais ?
— On était condamnés à la précision à cause du manque de moyens, mais pour moi, il s’agissait aussi d’une question d’éthique politique. Les dégâts collatéraux étaient un mal nécessaire mais ça ne donnait pas un blanc-seing pour grenader des écoles. J’ai le sentiment que le tueur du réseau a la même éthique.
— On a failli se faire écraser, merde !
— Mais on ne s’est pas fait écraser.
— Tu me fatigues.
— Je me fatigue aussi très souvent.
— On a déjà trop d’emmerdes pour que tu commences à m’exposer le manuel du parfait petit terroriste.
— La manière dont tu as prononcé ce mot me fait deviner une insulte, mais j’y suis indifférent. Semer la terreur pour obtenir un but politique n’est qu’une corde comme une autre à l’arc révolutionnaire, et elle est parfaitement légitime. Pour les Kaulà, c’était la seule. Pour faire tomber Mahev et ses caciques, il a fallu poser des bombes, fusiller, égorger, atteindre le cœur. Regarde Milsic. Elle n’aurait pas été mise sous pression par le meurtre de Litzja, elle n’aurait pas cherché à fuir par l’extérieur du dirigeable et elle ne serait pas ainsi exposée à la grue de Nevski. La peur débusque le gibier.
— Tu penses que le tueur est un ancien de Solidaritàt, alors ?
— Ou de la politsià. Nos méthodes n’étaient pas si dissemblables.
— La vérité c’est qu’on a rien de rien et en parle en rond. Litzja et Milsic parleront plus jamais, la piste informatique est une suite de symptômes sans causes, je n’ai aucun motif à fouiller chez Belic, Maheut ne va pas me donner une autorisation de perquisition dans Arkansk juste parce que l’aciérie a été construite sur un site secret, on a trois morts, on est amochés, on brasse du vent, il est dix-neuf heures, alors moi, je vais me coucher. On verra demain. »
Akkö repose sa tasse vide. Les ouvriers sont partis et les entrailles de Belica béent, désertées.
Bon sang qu’il fait froid dans la rue qui mène à mon appartement, quand Belica se repose et que ses machines n’exhalent plus leurs jets de vapeur à travers les soupiraux. Qu’est-ce qu’il fait sombre, aussi, là où les réverbères s’arrêtent pour laisser place aux lanternes à gaz qui n’ont pas été allumées depuis la révolution, dans ces espaces resserrés qui ne connaissent jamais les phares des tramways. Au moins, il n’y a pas de grues, pas d’automates, pas de chariots élévateurs en vue, rien que le Cominsern puisse employer pour m’atteindre, pour me faire taire, encore que je fasse un témoin bien inutile, alors que je ne suis parvenue qu’à regarder Arkady se faire tuer sans rien pouvoir faire, parce que qu’est-ce qu’une pauvre inspectrice de la militsià peut bien faire contre un fantôme qui rôde dans l’âme même d’Orostal ? Je me retourne pour vérifier si je ne suis pas suivie, je trouve la rue parfaitement vide et me dit que c’est un réflexe bien idiot, car je ne sais même pas comment on défait une filature. Peut-être qu’Akkö pourrait me l’enseigner ? Bien sûr qu’il peut. Il doit aussi savoir comment arracher des dents, comment vider un chargeur dans le cœur d’un homme.
Une ombre au coin de la rue, un casque jaune ; Pauline m’aborde sur le chemin du retour à son appartement, deux rues plus loin. Elle me hèle.
« Hé.
— Hé.
— Comment tu vas ?
— Mal.
— J’ai trouvé quelque chose qui devrait t’intéresser.
— Tu as une réduction sur une guitare électrique ?
— Hélas ! Plus terre à terre. Pendant que tu rôdais à Arkansk, je suis repassée dans le dépôt d’OK-LB. Mon équipe a passé la journée à trier les enregistrements jetés là-dedans par la politsià. Deux tonnes de bobines magnétiques, tu te rends compte ? Et on a trouvé ça, au milieu du tas. » Elle me tend une boîte à chaussures, qui contient un foulard en soie blanche brodé de flamants roses et d’ours joyeux, un manteau dévoré par les mites, une longue jupe plissée, des escarpins, une paire de lunettes de vue brisées, trois touches noires de piano Mogge-Un et deux fioles transparentes qui contiennent un reste de pilules oblongues. Un vague fantôme de parfum flotte dans les replis du foulard, lilas et myrtilles, le même que celui d’Emiko. Tous les objets sont enrubannés avec des adhésifs pour scellés de la politsià.
« C’est le résultat d’une exécution, dis-je. Manteau, chaussures, pantalon, lunettes, ce sont les affaires d’une personne qui vient de se faire incinérer par la politsià. »
Un badge de Belica dépasse du manteau et la graphie empattée de ses caractères me ramène au souvenir des fausses cartes que les marchands de sommeil fabriquaient pour les immigrés lysiens, mal fichues, mal copiées, qui ne tenaient que par la grâce des pots-de-vin donnés aux sous-fifres de la politsià, mais il est authentique. Je le retourne, j’ai un nom de famille : Soloviova. Yasmina Soloviova. Je fais rouler les médicaments dans ma paume. Les étiquettes sont toujours lisibles.
« Ziprasidone et olanzapine. Tu sais ce que c’est ?
— J’ai une tête à être médecin ?
— Tu es responsable de la sécurité de ton équipe.
— Oui, ben j’ai pas l’habitude de leur administrer des médicaments. Dans le pire des cas, je distribue des ampoules de vitamine D à ceux qui souffrent trop du manque de lumière.
— D’accord. Merci. Il faut que je passe par l’Autostrata. Attends-moi pour monter sur la scène du Kino. »
Des salves de lumière rouge battent l’atmosphère enfumée de la boîte de nuit. Ce n’est pas Francesco aux platines, mais une Kaulà de Toundra, dont la crinière bleue s’agite derrière un amas de synthétiseurs et une armée de baffles grondantes. Sa musique chaloupe et frappe sur un rythme syncopé, souligné par des lignes de basse grinçantes, drôle de style que je ne connais pas. Je trouve Francesco suspendu à un hamac dans sa loge, un bras sorti de sa couverture pour assembler un squelette de mélodie sur l’un de ses innombrables synthétiseurs. Ses lunettes brillent alors qu’il se tourne vers moi.
« Hé, inspectrice. J’ai pas fait de sample, ce soir.
— Je ne viens pas pour ça. Tu tiens le coup ?
— Pourquoi ne devrais-je pas ?
— Tu viens de voir un homme se faire écraser par une grue.
— J’ai depuis longtemps décidé que le monde ne me troublerait plus. Je suis le plus grand artiste disco-électro qu’Orostal ait jamais connu, je ne m’arrête pas à des détails aussi triviaux qu’un peu de sang sur une voie de chemin de fer quand ma ville natale est construite sur un cimetière !
— Crâne pas, ça te va mal au teint.
— Ok. J’ai dû rouvrir mon armoire à merveilles pour arriver à me calmer. Je me demandais si mes anxiolytiques avaient dépassé leur date de péremption et il se trouve que ce n’est miraculeusement pas le cas. Ou alors c’est l’effet placebo, je ne sais pas. En tout cas, j’ai débranché l’Autostrata du Cybersyn en coupant notre faisceau optique à la pince. Il y a trop de trucs qui peuvent me tuer dans ce bâtiment. J’attends un appel furax des ingénieurs réseau de Belica d’un instant à l’autre, mais il n’y a rien eu jusqu’ici.
— Je pense que c’est parce que tu as aussi coupé le téléphone.
— Ah. Oui. C’est reposant, non ?
— Pauline a trouvé deux fioles dans une boîte qui contenait les affaires de cette Yasmina. J’aimerais les identifier.
— Demande à un médecin.
— Ils sont fermés à cette heure-ci. J’ai de l’olanzapine et de la ziprasidone, tu sais ce dont il s’agit ?
— Ouais, ça me dit quelque chose.
— Tu en as déjà consommé ?
— Je visite le psychiatre pour troubles dépressifs, pas pour une psychose, mais je me documente.
— Tu entends quoi par psychose ? C’est vague, comme terme.
— Je suis pas certain. Des troubles de la personnalité, je crois, mais sinon j’en sais rien. On en filait facilement à certains patients avant la révolution, mais tu imagines bien que je n’avais pas leurs dossiers. En tout cas, je me souviens que la politsià gardait les chambres de ces gens-là à l’hôpital.
— Francesco, concentre-toi s’il te plaît. On ne met pas des gardes devant une personne qui souffre d’un banal trouble psychiatrique, c’étaient qui ces patients, des prisonniers ?
— J’en sais rien. À l’époque on foutait des flingues partout, d’accord ? Rebecca, j’ai un set dans une heure, mon remix est pas prêt et je cherche encore la mélodie d’intro. Tu veux mon historique médical ou on s’arrête là ?
— Qui était ton médecin, à l’époque ?
— Il n’y avait qu’une seule psychiatre à Orostal sous Mahev, te fatigue pas. Je suis passée par son bureau quand la politsià me soupçonnait de bipolarité, je voulais vraiment pas que le diagnostic soit confirmé, et heureusement elle m’a évité la prison médicale. Elle m’a juste prescrit des anxiolytiques, Madone soit louée.
— Tu te souviens de son nom ? »
Il tape quelques notes sur son Mogge.
« Ouais. Elle s’appelait Marie Morèvna.
— Comme l’héroïne de Koschei ? Sérieusement ?
— Beaucoup de médecins exerçaient sous pseudonyme. Je sais que tu n’as pas connu ça…
— Non. En dix ans dans les caves, j’ai vu deux infirmières.
— T’as rien raté. L’hôpital d’Orostal, c’était un donjon. La moitié des patients qui y entraient ressortaient dans une prison médicale. Dans le meilleur des cas, ça se finissait à la chaîne d’assemblage de Belica-Trois où on fourrait les amputés et les aveugles. Tu comprends bien pourquoi les médecins ne se montraient pas à visage découvert. Fournisseur de prison, c’est une profession risquée. Mais Morèvna, ou quel que soit son nom, c’était une femme bien. Elle essayait de faire son travail malgré tout. J’ai jamais compris comment elle a fait pour durer autant de temps dans cette citadelle.
— Vous n’avez pas gardé de liens ?
— On a eu une correspondance épistolaire pendant quelque temps, elle a arrêté de me répondre il y a deux ans, je crois qu’elle est tombée malade. » Francesco se balance sous son hamac et tire un carnet des tréfonds de son tas de pianos. « Tiens, j’ai gardé son adresse, trente-deux, rue des Ajoncs, Sainte-Saline.
— C’est loin en amont. Qu’est-ce que Morèvna est allée faire là-haut ?
— Tu pourras lui poser la question toi-même. Si tu as besoin d’une barque, je te loue la mienne pour dix rèn la journée.
— Et moi je prends dix rèn par set avec ma voix samplée.
— Ah oui quand même ! Tu es un requin.
— Moins que toi. »
Il se balance un peu sur son hamac. Le va et vient des basses s’enroule autour de lui et, dans le scintillement de ses lunettes, je finis par voir un fragment d’élégance triste, comme celui que j’aperçois parfois dans les yeux des punks du Kino. Il descend de son hamac, trottine jusqu’à son bureau, farfouille et finit par me tendre une liasse de billets. Il y en a pour sept cents soixante-dix rèn.
« Tiens. J’ai joué le morceau avec ta voix soixante-dix sept fois à l’Autostrata, j’ai gardé le compte.
— Francesco, tu pensais vraiment que je me foutais pas de toi ?
— Mais tu veux quoi, alors ?
— Un crédit ! Mon nom sur tes cassettes, c’est tout ce que je veux, c’est pas compliqué ! Je ne veux pas qu’on m’oublie, comme quand j’étais dans cette putain de cave ! C’est compliqué à comprendre, ça ? »
Il me regarde avec les yeux en rond de flanc. Le boutiquier a remplacé l’éphémère punk.
« Ah. Ah oui. C’est pas bête. C’est vrai que c’est pas bête. Ils nomment pas n’importe qui à la militsià, finalement. »
Je pars en me retenant de lui en coller une.
Il y a du monde au Kino, parce que les métallos de Taïga ont été libérés de leurs obligations un peu plus tôt que d’habitude pour un inventaire général et une inspection des grues par les ingénieurs. Je suis certaine qu’ils ne trouveront rien à se mettre sous la dent, sinon quelques rats grillés par les câbles et des lignes de code mal optimisées. On s’arrête au bar pour décider de la chanson qu’on va passer avant que les punks ne commencent leur tour de scène. Emiko a une journée de travail dans les reins, elle veut jouer quelque chose qui ne soit pas trop complexe ; Pauline, qui elle a passé l’après-midi à ramper sous un wagon-torpille en panne, souhaite au contraire qu’on passe une chanson qui lui permettrait d’agiter son dos cassé. Je coupe court aux discussions en décidant qu’on jouera Tuer en son nom, le vieux tube anti-flics des années soixante-dix. Pauline proteste, c’est plutôt le domaine des punks, mais je suis déjà sur l’estrade, à réviser les paroles sur mon carnet et à régler le micro. Je me sens flotter face au public, plus dense et plus consensuel que d’habitude, qui attends du rock pour danser, ou une balade revisitée, et qui va se prendre un flot de violence en pleine face.
Mon appréhension s’envole dès que Pauline attaque le riff, parce qu’avant d’être une chanson politique, Tuer en son nom est un sacré morceau de guitare, avec des mesures sourdes et puissantes qui font trembler les baffles, dont la brutalité est d’une grande satisfaction à mes oreilles. Quand Emiko attaque avec la batterie, j’attrape le micro, je me dis que je vais chanter et pourtant je me retrouve à hurler, car Tuer en son nom se dégueule et se crie de rage, elle parle des morts de la révolution, des bourgeois-nationalistes et de leurs chiens de garde qu’il faut saigner, de la politsià et des soldats de bonne famille. Et moi je hurle ma haine, je crie que je veux répliquer, que je veux décharger un flingue dans le visage d’un flic, que je veux lui arracher la tête et la pendre à un cadre de porte par la colonne vertébrale, parce que c’est la teneur exacte de cette chanson, parce que Tuer en son nom est un appel à la résistance par le meurtre, et en déroulant sa brutalité je pense à Yasmina Soloviova, à cette femme malade que la politsià a embarqué parce que c’était facile, parce qu’elle ne résisterait pas, parce que la politsià était faite de tueurs, de violeurs, d’assassins de mères, parce qu’ils ne méritaient aucune pitié, comme tous les flics, comme tous les batteurs de pavé ; je hurle et on ne me jette pas hors de la scène, et les punks battent la mesure avec moi, et les métallos regardent leur inspectrice se transformer en furie, et ça me plaît, et mon cœur frappe comme une batterie d’artillerie, et mes cris font trembler les poutres du Kino.
Au moment où Pauline va reprendre le refrain, je me sens soudainement à ma place, les pieds sur la scène, la tête rejetée en arrière, mes cheveux lâchés dans mon dos, la gorge enflammée par mes hurlements ; parce que je suis une enfant de Lys et de Cerisier, parce que je suis une survivante du grand siècle, parce que je suis la fille d’une femme assassinée et peut-être la future mère d’un enfant libre, parce que je suis une fonctionnaire du peuple enfin souverain, parce que je suis Rebecca Pavli, parce que je suis une citoyenne de la grande, terrible et ruinée Orostal.
Partie 7 Retour aux nouvelles du Pôle Cliché par Vyacheslav Argenberg, CC-BY-NC-SA.